Mathématiques, Mind et Geist (3)

Jean-Michel Salanskis

 

 

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  Théorie du Geist

L'appui épistémologique de la notion de Geist est l'initiative de l'esprit : on ne peut pas ne pas envisager l'esprit comme ce qui a l'initiative du savoir (au moins). Nous ne comprendrions rien à notre science, à ses progrès ou à sa validité, si nous ne recevions pas ses initiatives comme telles, et si nous ignorions la clause juridique de la liberté de ces initiatives (ainsi, le principe de tolérance chez Carnap).

L'appui phénoménologique de la notion de Geist est la subjectivité : nous ne pouvons pas éliminer de l'esprit cela qu'il s'attribue à un - ou des - sujets. Lorsque nous considérons les contenus de pensée, par exemples de savoir, nous "savons" qu'ils sont actualisables sinon actualisés comme contenus de la pensée d'un sujet, individuel ou collectif. Cela est plus et autre chose que le renvoi de l'esprit à la conscience : l'important n'est pas tant que l'esprit soit le contenu d'une auto-révélation, qu'il "réside" dans le voir interne, mais plutôt qu'il soit, dans l'articulation qui l'effectue, toujours potentiellement signature, emblème d'un sujet. L'esprit est quelque chose comme le surcroît d'identification de sujets. L'esprit comme Geist, en tout cas.

Une conception philosophique du Geist est une synthèse conceptuelle du caractère d'initiative et du caractère de subjectivation.

Je propose la conception suivante, que je veux bien appeler lévinasienne.

1) Le Geist est initiative parce qu'il est lieu de l'atteinte, réception de l'adresse, gardant sa trace. La capacité de mouvement-vers de l'esprit est intrinsèquement dialogale, elle est capacité de réponse. L'initiative est désir, pro-jet, mobilisation vers un autre souhaité, et le prototype de ce qui rend souhaité le souhaité est son caractère demandé. Le Geist est destinateur parce qu'il est destinataire. Non pas au sens de la nécessité d'une mécanique, qui réfléchirait l'impulsion incidente, mais au sens où la visée de l'initiative ne fait sens que comme visée demandée, enjointe (quoiqu'il en soit du caractère infiniment médiat de la relation entre la dernière demande reçue et la plus récente initiative émise).

2) le Geist est sujet parce qu'il est repli, compression du sens dans les signes. Le sens émane ordinairement des configurations sémiotiques. S'il en résultait selon une quelconque logique uniforme, autorisant que jamais les renvois du sens ne se recoupassent, ne se raccordassent, ne se concentrassent, alors il n'y aurait pas de sujet, il n'y aurait qu'un "Esprit absolu", un immense système vivant-dynamique de renvois, ne requérant aucune interprétation. Mais en vérité, notre expérience en témoigne, l'agencement faisant sens du signe avec lui-même détermine corrélativement au faire-sens des aires de repli, d'enveloppement, de compression. Le jeu propre du sens se localise, selon le procédé fondamental de la convergence, de l'itération et de la circularité des renvois.

Une synthèse est possible, entre ces deux déterminations - qui me semblent lui appartenir de manière impérative - de l'esprit comme Geist. La synthèse dit que le Geist est l'esprit comme sens. Cela veut dire, en effet, d'un côté que l'esprit n'est pas ce qu'il est "dans l'indifférence", mais qu'il est en proie à une demande, insinuant la notion d'un autre état de soi-même, à poursuivre, et conférant un "sens" à la fois à l'état présent (celui du défaut) et au devenir (son attente), polarisant en général tout étant selon une dimension nouvelle qui est celle du sens : or c'est relativement à une telle polarisation que la vigilance infatigable de l'initiative se comprend. Cela veut dire aussi, de l'autre côté, que l'esprit ne se déploie jamais, ne se "perd" jamais dans les configurations de ses renvois - renvois du sens - au point où ces configurations cesseraient d'être rapportées à une intériorité hypostase de la régionalité des renvois. Si le sens est la demande "avant tout", un aspect essentiel est que ce qui se tisse en fait de renvois du sens "demande" à être référé à une teneur subjective corrélative. Le jeu du sens fait trace d'une façon qui rend constamment non indifférente l'être tel ou tel de la trace, relevant sa régionalité et sa configuration en une subjectivité dont l'"intériorité" soutient et éclaire le jeu.

Le rapport du Geist à la subjectivité est donc double : le Geist présuppose une subjectivité "métaphysique" de destinataire, et post-suppose une subjectivité "produite" par son effectivité même, en tant qu'elle est toujours localisation, repli, compression. L'élément commun à cette pré et cette post-supposition est celui du sens, entendu notamment comme la ratio essendi de tout renvoi.

Quelle est la détermination corrélative du Mind ? Le Mind est le spirituel dont on oublie la subjectivité des deux manières qui apparaissent aussitôt comme possibles :

1) on prend l'agir du Mind comme la production d'une sortie à partir d'une entrée en omettant la demande - ce qui peut se faire, à la limite, en faisant de celle-ci une entrée ou une sortie, alors que la demande, s'il fallait la décrire dans cette perspective, est plutôt la boîte noire elle-même (on touche là un tort essentiel infligé à l'esprit par le behaviourisme profond de toutes les naturalisations).

2) on se donne une vision purement topologique des configurations de renvois de l'esprit. On décide qu'il n'y a rien d'autre à faire que localiser comme ils se sont localisés les renvois, on dresse la carte du Mind sans prendre les densités de la carte comme foyers de subjectivité. Je pense que, tout en gravitant, à l'évidence, assez loin de la présente discussion, la topobiologie de Edelmann exemplifie bien cette tendance. Le programme de localisation cérébrale, comme le behaviourisme rencontré à l'instant, est à vrai dire au cœur de la naturalisation depuis longtemps. Mais, cela dit, la théorie des modules cognitifs ("périphériques") est du même type, l'activité de cartographie peut tout à fait opérer sur des données-traces du spirituel discrètes, linguistiques ou logiques.

Reste, en conclusion, à tenter de se faire une idée du rôle que joue la mathématique par rapport à cette nouvelle acception de la différence Mind-Geist.

On peut, dans un premier temps, relégitimer la bivalence des mathématiques en l'exprimant à partir de la présente description du Geist.

Bimodalité de la mathématique discrète

Nous avons caractérisé le Geist par un trajet du Tu transcendantal au Je signifié, trajet en qui résiderait la subjectivité même du Geist. Ce qui pose la subjectivité du Geist au plan transcendantal, c'est le statut de destinataire, le rapport à l'adresse, à la lumière duquel se comprend la "réponse" de l'initiative spirituelle libre. Mais le Geist se montre aussi sujet en ce qu'il est - de manière contingente, "empirique" en un sens très exceptionnel - tel ou tel. Or, le caractère tel ou tel du Geist, c'est la façon dont il est signifié dans le texte-individu. Le texte-individu, la signification d'un Je, s'attestent par et dans le repli et la convergence des renvois, la régionalité des réseaux de la signification.

La mathématique peut être comprise comme l'épure de cette subjectivité. Les renvois du sens sont le tissu de la pensée-langage, et celle-ci est intégralement présentable comme entité mathématique, au sens d'une photographie ou d'un repérage. Le mot renvoi signifie déjà, esquisse ou appelle en tout cas cette mathématisation de la pensée-langage, en nous orientant vers un objet constructif fondamental de la mathématique, la flèche. La mathématique est (notamment) calcul, algèbre, symbolisation : la mathématique discrète ou constructive, prise avec ses moyens méta-catégoriaux, est apte à dresser l'épure d'une complexité arbitraire de renvois, arbitraire au sens où elle sera déconnectée de tout contenu de sensation (de toute dénotation) et de tout contenu affectif (de toute expression ou sentimentalité). Telle quelle, elle continue de signifier, et ce de telle manière qu'elle produit un "effet de sujet". Voilà ce qui, peut-être, permet de comprendre l'association si ancienne et si parlante entre mathématique et subjectivité : comme cela se laisse constater depuis des générations, l'élévation du réseau des renvois du sens au plan mathématique n'annule pas la dimension subjective du Geist, elle s'y affirme encore, dans une pureté qui peut porter à y reconnaître le secret de la subjectivité (il est grandiose de découvrir que la subjectivité est encore elle-même sans la sensation et sans l'affect). Conformément à la description générique du Geist, en effet, la mathématique délivre sa complexité comme un chemin du Tu transcendantal vers le Je signifié : les configurations de déterminations qu'elle produit valent comme versions des énigmes par lesquelles elle est commandée, ce qui la classe comme pensée au sens fort du terme (pensée du Geist). Cette valeur subjective de la mathématique, rattachant son exercice au Geist, est ce qui motive mon livre L'herméneutique formelle, ce qui s'y trouve présenté et attesté autant que possible.

Mais si je ne garde de ce qui précède que l'interprétation mathématique des renvois, que la projection de ceux-ci sur la mathématique discrète-constructive, en droit de servir à la photographie de la pensée-langage étant donnée la "nature formelle du langage", j'obtiens une objectivation de l'esprit, et à vrai dire, j'obtiens plus précisément le Mind computationnaliste. Je prends l'esprit comme théâtre de configurations, entre lesquelles je conçois les transitions dans les termes qu'impose l'objectivation de ces configurations : comme calculs ou dérivations.

Mon analyse du rapport Mind-Geist permet donc de comprendre comment la mathématique peut être à la fois ce dont parle Heidegger dans Qu'est-ce qu'une chose ? (le champ de ce qui est pur apprendre, l'espace d'objets indissociables des initiatives) et ce à quoi fait appel Pylyshyn pour déterminer scientifiquement les représentations. La pureté de l'illustration du Geist dans sa trajectoire subjective a son pendant dans la généralité attribuée à la photographie mathématique du Mind comme espace des représentations.

Reste à comprendre comment le continu mathématique vient se placer dans cette discussion, quelle valeur il prend vis-à-vis de l'actuelle conception du Geist.

Flux des vécus et mathématique du continu

Je commencerai par dire que, pour l'introduire, il faut en appeller à une instance jusqu'ici absente de ma mise en scène : le flux des vécus. Dans ma définition du Geist en tout cas, le flux des vécus n'intervenait pas : j'ai caractérisé le Geist comme subjectivité de l'esprit en un sens très spécial qui ne se commettait nullement avec la notion de vécu, et de profusion intime du vécu.

En fait, l'estimation du flux des vécus par rapport à l'alternative Mind/Geist pose un véritable problème, ne se laissant pas minimiser : pour Husserl, le flux est certes soustrait à la nature en tant que résidu de l'épochê, ayant sa cohérence propre ne devant rien à son "implantation animale", et donc n'est pas du Mind, mais il n'est pas du Geist non plus, puisqu'il est constamment cette donnée opaque, cette profondeur d'une trame passive "contre" laquelle l'initiative de la "donation de sens" de la "prestation transcendantale" doit toujours apporter sa contribution décisive. Le Geist est ainsi postsupposé au flux des vécus, sous la figure de l'acte donnant un sens (qui s'immanentise "ensuite"), mais aussi, juge-t-on souvent au moins, pré-supposé sous la figure de l'ego. De telles difficultés, je crois, n'affectent pas la pensée de Bergson, qui essaie de penser que le flux des vécus est le Geist lui-même, ou tout du moins une partie du Geist (sa vie essentielle). J'ignore quel statut lui donne William James, le seul autre que je connaisse qui le prenne en considération dans cette constellation "phénoménologique" au sens (très) large.

Il est sans doute possible, en tout cas, d'envisager le flux des vécus comme le Mind lui-même, c'est sans doute même ce à quoi visent nécessairement les sciences cognitives morphodynamicistes, du moins dans leur couche psychologique ; et même la théorie neurophysiologique corrélative, au fond, devrait rendre compte du flux dans une réduction adaptée. Mais il y a une difficulté philosophique profonde et perdurante à cela, bien connue de tous : l'impossibilité de court-circuiter le témoignage de la conscience pour accéder au flux dans sa phénoménalité peut-elle être comptés comme une chose accessoire, étrangère à l'être du flux ? Cette difficulté conduit à juger que l'intégration du flux des vécus au Mind pose un problème de taille, fort explicitement reconnu d'ailleurs par des auteurs cognitifs comme Edelman ou Jackendoff.

Mais revenons à la question du rapport du continu mathématique avec le Geist tel que je l'ai envisagé tout à l'heure.

Un premier point est évident : le continu mathématique a certainement une place du côté du signifié. Le continu mathématique est un signifié mathématique, un signifié essentiel même, qui ne figure dans le savoir mathématique que comme version sédimentée de l'énigme séculaire du continu, à classer du côté du Tu transcendantal. Ce qui est signifié par la mathématique, c'est un "état de multiplicité" privilégié ayant nom continu, cela est même signifié de plusieurs manières, au cours de l'histoire et dans l'expérimentation théorique contemporaine. Un élément constant de la façon dont le continu est signifié, néanmoins, est que l'architecture discrète de l'objectivité constructive s'y retrouve, tous les réseaux effectifs d'objets se laissent plonger dans le continu mathématique : c'est véritablement une spécificité inéliminable du continu mathématique que son infinité excessive s'exprime en particulier par cette faculté d'accueil des configurations finies et discrètes, des constructions.

Le rapport du Geist au continu me semble donc triple :

- le continu est, comme signifié crucial, un horizon du Geist, un volet essentiel du Je signifié est la théorisation du continu, chaque version du continu témoigne de la subjectivité pure du Geist, fixe une "perspective" du Geist.

- le Geist retrouve ses opérations de destinateur-destiné - au niveau de ce qui, nécessairement, leur tient lieu de traces symboliques - dans le continu, le Geist a donc la possibilité de projeter sa régionalité symbolique dans un continuum, toujours, l'horizon du continu est un horizon où il peut idéalement plonger l'effectivité permanente de sa trajectoire.

- ultimement, il y a cette perspective - évoquée à l'instant comme une tentation et un problème de la phénoménologie - selon laquelle le Geist s'égalerait au flux des vécus, et celui-ci au temps et au continu mathématique ; perspective à la fois inéliminable et à jamais barrée peut-être.

Cette synthèse sommaire peut être complétée par une évaluation du rôle que joue la mathématique comme mathématique du continu vis-à-vis du Geist et du Mind. Nous fournirons ainsi le propos épistémologique symétrique de ce qui a déjà été dit au sujet de la mathématique constructive (qu'elle était à la fois identification de la subjectivité pure du Geist et inscription du Mind computationnaliste).

Par un côté, le continu mathématique est un contenu inaliénable du Geist, étant donné la hiérarchie des sciences il n'existe aucun discours de science qui soit en mesure de le contrôler de l'extérieur, d'apporter quelque chose qui puisse être reçu comme de la science sur le continu et qui ne soit pas ce que le Geist prend l'initiative de dire mathématiquement. Toutes les sciences ayant part à la plus haute autorité de la science reçoivent l'enseignement du continu, l'électrodynamique quantique comme la neurophysiologie dans l'ambition ultime qu'elle doit tolérer. Donc, l'approche morphodynamique de l'esprit, la lecture du Mind par la mathématique du continu, est en un sens une prise de pouvoir du Geist sur le Mind : le mouvement extrême de la réduction matérialiste de l'esprit témoigne de la "transcendance" du Geist, la réaffirme, et les mathématiques sont l'acteur prépondérant et fondamental de cette affirmation, de cette puissance.

Par un autre côté, si le continu mathématique devait prendre la valeur d'une carte du flux des vécus, le signifié du Geist ayant fait la preuve de son adéquation au projet de mettre en scène la matière s'avèrerait capable aussi de "recouvrir" l'arrière-plan intime et mouvant que la conscience se reconnaît à elle-même. N'est-ce pas à dire que le Geist serait pris à son propre piège, réduit dans sa ressource phénoménologique la plus pure par ce que lui-même conçoit comme le cadre de toute objectivation ?

Une des manières de résister à cette conséquence, certes, serait de rappeler que le Geist n'a pas été défini par nous en termes du champ de conscience, de la mouvance et l'intimité des vécus. Mais une séparation de principe entre Geist et flux des vécus est-elle véritablement plausible et acceptable (même si une telle séparation est ce que professent et veulent, en cette fin de siècle, le heideggerianisme et le wittegnsteinisme d'une voix commune) ? Nous en revenons au problème phénoménologique abordé d'abord.

La question "avec quel droit le continu mathématique peut-il investir le flux des vécus ?" apparaît donc comme une question cruciale. Essayons donc d'expliciter ce que semble lui répondre celui qu'elle tient du plus près, qui en est le plus intime, à savoir Husserl ?

Sa position, je crois, est d'une grande prudence et d'une grande subtilité, qui ne sont pas forcément bien comprises.

D'une part, Husserl prend le continu mathématique comme guide pour concevoir le continu héraclitéen du flux des vécus. Le texte phare des Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps en apporte la preuve à tous égards : d'une part le langage de la caractérisation du champ temporel originaire chez Husserl, est clairement celui du continu, la rétention est une structure infinitésimale, et le diagramme du temps interprète celui-ci par un continuum de continua, d'autre part, on trouve des passages où Husserl envisage conjointement R et le continu temporel comme des continus linéaires, dont il parle alors sur un mode mathématique (1).

Mais d'autre part, Husserl dit tout à fait clairement, dans ce texte, mais aussi dans les Recherches logiques, et peut-être de la manière la plus décisive au §71 des Ideen, que le continu du flux des vécus est par principe fermé à une couverture mathématique : on ne doit pas supposer a priori qu'il soit permis de "connaître" le flux héraclitéen de et par cela même que l'on connaît ou croit connaître du continu mathématique ; mieux, une mathématique des vécus est par principe impossible, c'est ce qu'explique le §71 des Ideen. L'argument en est-il que le flux des vécus est héraclitéen, n'a pas de simultanéité, à l'inverse des multiplicités mathématiques (2), ou que la cristallisation des formes dans le continu qui comptent pour la phénoménologie ne relève pas de l'idéalisation, et donc ne se laisse accomplir que dans la langue naturelle, ou encore que la phénoménologie est orientée vers la "singularité dans le continu", à la différence de toute mathématique (3)? Peu importe au fond.

L'essentiel est que Husserl a peut-être en la matière "inventé" le plus profond rejet du psychologisme possible.

Le psychologisme le plus grave, en effet, parce que le plus intelligent et le plus dangereux, consiste à croire en la pertinence d'une couverture du flux des vécus par le continu mathématique : en effet, cette couverture "laisse entendre" qu'il y a une genèse mathématique des configurations du Geist que celui-ci ne pourrait que reconnaître, et devant laquelle il devrait abdiquer de sa prétention à l'initiative et à la reconnaissance de soi. Rien n'est plus référent, objectivité inerte, que le référent mathématique, aucun type de multiplicité n'est moins lieu d'une subjectivité que celui de la multiplicité mathématique (bien que, regardée à l'aune de l'énigme, la multiplicité mathématique soit le moyen d'un signifier dont résulte toujours, avec la donation de perspective, un Je signifié ; cela ne change rien à ce que cette multiplicité vaut comme telle, au contraire, elle n'est medium de la signification formelle que comme comble de l'objectivité). Or la multiplicité du continu n'est que mathématique, à la différence de la multiplicité discrète, qui est aussi langagière (et sans doute existentielle).

Mais si la psychè est ainsi "couverte" par le continu, le Geist logico-langagier apparaîtra lui-même comme émergeant, comme dérivé par rapport à la mul-ti-pli-cité "objective" du continu mathématique. Celle-ci prendrait ainsi sa "revanche" quant au "tort" que lui inflige ordinairement la primauté fondationnelle de la logique et du discret. Difficile de ne pas voir dans ce renversement de pouvoir un analogue de celui que vise le "psychologisme", une subordination du droit, de l'articulation idéale à un processus et un fait englobants, même s'il ne s'agit en principe plus de la psychè.

Si, donc, la lecture de Husserl nous permet de comprendre à quel point nous avons besoin d'un principe de mise à distance et de limitation juridique faisant obstacle au recouvrement du flux des vécus par le continu mathématique, sur l'autre versant, nous avons une difficulté métaphysique et phénoménologique : comment penser le flux des vécus indépendamment du continu mathématique ?

Nous restons piégés, en effet, dans cette circonstance que nous n'avons guère d'autre conception riche et parlante du flux, de l'écoulement, du passage que celle qui est inspirée par la mathématique du continu. Comment faudrait-il formuler l'élucidation philosophique du flux des vécus pour respecter la notion de flux sans céder à une paramétrisation du vécu par R et ses dérivés ? Je ne connais rien de supérieur à ce qu'a fait Husserl à cet égard, mais sa façon de faire concède quelque chose à R, à mon sens, lui donne le rôle d'un guide idéal. Tout en apercevant que Bergson a voulu en un sens, satisfaire à un tel objectif, et tout en avouant que je connais bien trop mal sa pensée, je me sens par avance résistant à l'égard de sa proposition, ne serait-ce que parce qu'il est obligé de se donner une conception aristotélicienne du continu, privilégiant l'unité et la non-compositionnalité, qui me semble non conforme à ce que je sens du passage et de l'irréversibilité, lesquels me paraissent faire intervenir quelque chose comme un divers, une multiplicité indominable, et ne pas se laisser simplement saisir comme touts individuels-individuant.

Cela dit, sur le fond, il m'est difficile de ne pas témoigner d'une certaine impossibilité à définir, trancher et conclure. La question du rapport du continu mathématique et du flux des vécus passe mes forces.

(1) Ref. Husserl

(2) Ref.

(3) Ref.